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| Siège de la BEAC au Cameoun |
Alors que la Banque des États de l'Afrique Centrale (BEAC) a officialisé le retrait progressif des pièces de monnaie émises entre 1958 et 1985, une interrogation fondamentale s'impose : s'agit-il d'une rupture souverainiste décisive ou d'un simple réajustement comptable au sein de la Zone Franc ?
L'Afrique centrale s'apprête à tourner une page d'histoire. D'ici le 1er novembre 2027, les pièces de monnaie de l'ancienne gamme (1958-1985) n'auront plus cours légal dans les six pays membres de la CEMAC (Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, RCA, Guinée Équatoriale).
Si l'argument officiel repose sur la lutte contre la pénurie de petites coupures et la modernisation des signes monétaires, l'analyse géopolitique exige d'interroger la portée symbolique et économique de cette mesure.
Les pièces de 1958-1985 : L'empreinte matérielle du pacte colonial
Ces pièces de monnaie usées par des décennies de circulation ne sont pas de simples instruments d'échange commercial. Elles ont été frappées durant une période où la gouvernance monétaire de la région était directement adossée aux mécanismes du Compte d'Opérations auprès du Trésor français.
Chaque pièce issue de cette époque incarne la mémoire matérielle d'un système financier centralisé hors du continent, où la convertibilité garantie s'accompagnait d'une tutelle stricte sur les réserves de change des États africains. Retirer ces pièces, c'est effacer les derniers symboles métalliques façonnés sous cette architecture historique.
Pourquoi la BEAC ajuste le métal au lieu d'interroger le dogme ?
Face à cette démonétisation, la comparaison avec l'Afrique de l'Ouest (UMOA) est inévitable. Alors que des débats et des réformes institutionnelles ont été engagés dans l'Ouest (changement de nom pour l'Eco, fin du dépôt obligatoire des réserves à Paris), l'Afrique centrale semble privilégier une démarche extrêmement prudente.
Trois facteurs clés expliquent cette posture :
La politique du symbole vs la réforme de fond : Il est techniquement simple et peu coûteux de démonétiser des pièces vétusté. Cela permet d'afficher un signal de modernisation sans impacter les grands équilibres macroéconomiques ou la parité fixe avec l'Euro.
Des priorités économiques régionales distinctes : La structure des économies de la CEMAC, fortement dépendante des exportations de matières premières (pétrole, bois, minerais), pousse les décideurs monétaires à privilégier la stabilité des prix et la couverture des importations plutôt que la prise de risque monétaire.
Le maintien de la doctrine monétaire classique : La BEAC continue d'appliquer une politique orthodoxe axée sur la maîtrise de l'inflation, différant ainsi l'agenda d'une refonte globale des accords de coopération financière.
Vers quelle souveraineté pour l'Afrique centrale ?
Du point de vue du panafricanisme et de la souveraineté économique, le retrait des pièces de 1958-1985 constitue une étape symbolique nécessaire, mais incomplète.
La véritable souveraineté ne réside pas uniquement dans le design des visuels monétaires. Elle s'évalue à travers des critères structurels majeurs :
L'autonomie totale dans la gestion des politiques de crédit et des taux d'intérêt.
L'orientation stratégique des liquidités vers l'industrialisation locale et la transformation des matières premières.
La capacité à construire des mécanismes de paiement intrarégionaux affranchis des devises intermédiaires.
L'échéance du 1er novembre 2027 offre ainsi une occasion d'approfondir le débat public : l'Afrique centrale doit-elle se contenter de moderniser ses signes monétaires, ou doit-elle transformer cette étape en levier pour accélérer son intégration et son indépendance financière ?
